mardi 15 septembre 2015

Dissensions




J’ai fait la rencontre de mon premier « crissement de volée » psychologique il y a environ deux ans, en voyant passer sur mon fil d’actualité un post ayant eu un nombre hallucinant de réponses. Des centaines même. Je me suis arrêtée, intriguée, puis pétrifiée à mesure que mes yeux glissaient sur les différents mots rédigés à la hâte et sans censure. Le message d’origine était sur un site de discussion sur l’autisme et les commentaires émanaient principalement de parents en dehors du Québec. A cette époque, un adulte autiste auteur avait fait une entrevue télé. Que ce soit Hugo Horiot, Josef Schovanec ou Daniel Tammet n’a pas la moindre importance. Il pourrait s’agir d’un ou d’une autre, la problématique actuelle n’est évidemment pas là. J’ai été estomaquée, sans comprendre, de lire la désapprobation face à ce porte-parole notable et dont l’apport est objectivement significatif pour la communauté autistique. Argument principal : « il ne représente pas tous les autistes ». Si un jour on trouve un autiste qui a lui tout seul arrive à représenter l’ensemble du spectre, je jure de lui donner tous mes avoirs et d’aller m’exiler en solo dans le désert. Vous me direz que je n’ai pas à craindre les morsures des tempêtes de sable, les engelures matérialisées par des nuits glaciales et les attaques sournoises de scorpions. L’autiste universel n’existe pas. Ne le cherchez pas.

Pourquoi vous arriver aujourd’hui avec cette anecdote ancienne? C’est qu’à ce moment-là, s’est effrité le premier morceau de ma naïveté et de mon innocence. Penser que le milieu de l’autisme était un paradis de compréhension, d’entraide désintéressée, d’accueil et de respect inconditionnel était finalement un rêve face auquel je devais me recalibrer. J’ai vu se morceler, au fil des dernières années, à coups de jugements tranchants et de critiques variées lues ça et là, quelques tranches de cette douce naïveté innée et de cette confiance absolue en un univers sans méchanceté et sans rejet. Tout comme ces larges pans de glaciers qu’on voit se fractionner dans l’océan, fondre et disparaître.

Le temps passe et je vois bien que des tensions, des rivalités et des guéguerres se forment. Mais pourquoi donc? Comment peut-on choisir consciemment de s’entredéchirer quand on combat pour une même cause? Si l’armée canadienne ou l’armée américaine décidait de se scinder en deux clans distincts lors d’un conflit en terre étrangère, qui gagnerait? L’ennemi, bien entendu. On s’entend que si on considère le vase mi-clos du milieu de l’autisme comme une petite armée de vaillants combattants face au vaste monde qui n’est pas sensibilisé à notre cause, se tenir les coudes étroitement serrés est une nécessité plus qu’absolue. Parents, intervenants, adultes autistes, nous devons impérativement travailler ensemble, peu importe le degré d’autisme nous touchant.

Je me souviens durant mon adolescence d’avoir été émue d’entendre une vedette des années 80, participant à l’un des nombreux enregistrements-bénéfices collectifs pour venir en aide à l’Éthiopie, dire que sur la porte du studio, il était indiqué « Leave your ego at the door ». Laissez votre ego à la porte. Quiconque vient dans le milieu dans un but purement mercantile et sans intérêt réel et sans méthode d’aide concrète pour la cause doit se questionner sur sa position. Quiconque veut gagner sur les autres, prendre les devants par esprit de compétition, jouer du coude pour rabaisser qui que ce soit, en public ou en privé, devrait réfléchir à deux fois à ses motivations sincères. Ici, tout se sait un jour et pas nécessairement par les voies directes qu’on peut imaginer.

Nous avons « une job » à faire. Les enfants autistes deviennent adultes et progressent, peu importe la petite case où on les a installés sur le spectre lors de leur diagnostic. Un parent qui méprise un adulte autiste, parce qu’il est différent de son enfant, même s’il paraît plus autonome ou articulé de l’extérieur, ne sert pas la cause de l’autisme. Une personne qui crée la dissension et la division entre des membres du milieu ne sert pas non plus la cause de l’autisme.

La mission que je me suis donnée quand j’ai débuté le « 52 semaines » et mes activités en autisme a été de créer des ponts. Mais encore, faut-il que les deux rives soient suffisamment proches les unes des autres. Moi, je ne change pas. Je suis là pour faire parler de l’autisme, pour le démystifier auprès des initiés et des non-initiés. Et j’espère que de mes actions, une grande vague s’ensuivra où ensemble, autistes de tous âges, parents d’enfants de tout niveau et professionnels, nous pourrons compter les uns sur les autres au lieu de compter les couteaux qu’on nous plante à répétition dans le dos…